Le CRP : ce lieu de diffusion, cette ancienne poste, tout en trompe l’œil jusque janvier

05/11/2026

Pendant un an, le CRP de Douchy les mines célébrera le bicentenaire de la photographie, tout un agenda de festivités qui débute avec l'exposition intitulée Trompe l'œil visible jusqu'au 31 janvier. Trompe l'œil c'est avant tout un Centre Régional de la Photographie comme vous ne l'avez jamais vu, révélé sous un autre angle. Les travaux du français Raphaël Dallaporta et de la néerlandaise Esther Hovers habitent l'ancienne poste avec une scénographie tour à tour ludique, qui casse les codes comme elle ouvre de nouvelles portes, un peu timbrée, et se jouant de la réalité sur le fond et la forme. C'est la somme d'une intelligence tout sauf artificielle, et un rendu qui cartonne.

De gauche à droite: Esther Hovers, une silhouette de passage, Raphaël Dallaporta et Audrey Hoareau
De gauche à droite: Esther Hovers, une silhouette de passage, Raphaël Dallaporta et Audrey Hoareau

Un trompe l'œil fonctionne avec plusieurs facteurs, c'est tout un ensemble de distances, d'angles, de hauteur et de direction pour qu'on puisse distinguer et comprendre l'image qui vient à nous. Et dès l'entrée de l'exposition consacrée aux travaux de Esther Hovers et Raphaël Dallaporta au CRP, c'est quasiment ces mêmes exercices qui nous sont demandés pour avoir une vision d'ensemble des travaux présentés. 

Car en fonction de la pièce et de la place qu'on y occupe, on tombera tour à tour sur de petites silhouettes découpées et visibles à hauteur de regard, d'autres à taille humaine, un coin dédié à la correspondance et un autre au sol tapissé de cartons. Le tout est agrémenté d'une démarche qui remet l'individu dans son environnement urbain, de façon réelle ou virtuelle, entre perception des caméras sans contrôle humain et le premier des capteurs low-tech : l'œil.

Quitte à faire une distinction entre machine et vivant, autant aller puiser l'inspiration dans l'humour, si il est admit qu'il est le propre de l'homme. Et Esther Hovers et Raphaël Dallaporta ne manquent pas de facétie, si les deux photographes veulent se jouer des caméras de surveillance au logiciel de reconnaissance faciale en intelligence artificielle, autant prendre le sujet avec légèreté et presque de façon désinvolte. 

Un portrait de Esther Hovers sur pied, reproduit à l'échelle 1:1, collé sur du carton, et son double figé vient tester l'œil mécanique qui par manque de relief ne peut faire la différence entre copie et original. Un jeu de « m'as tu vu » qui deviendra la base d'une piste d'étude, exploitée en parti dans cette exposition.

Notre rencontre avec le duo d'artistes lors de la visite presse se fait par le biais d'un présent. Raphaël Dallaporta nous tend une carte postale où on voit une boite à lettre taguée et comme emballée, « comment les images circulent », lance le photographe, le ton entre jeu des registres littéraires et imagés est donné, et même plus que jamais imagés. 

C'est l'angle décalé et humoristique mentionné plus haut qui s'exprime une fois de plus, le duo d'artistes va chercher l'absurde en réponse à des règles qui sont déshumanisées, et qu'on appellerait évolution technologique. « On est obligé de la subir », comprenez que si on nous impose une surveillance qui ne sait distinguer l'humain du factice, à quoi bon la rejeter, et autant faire avec. La néerlandaise Esther Hovers tente de briser la barrière de la langue pour aller vers un terrain commun en anglais : « flip the negative », une inversion des tendances où le négativisme serait détourné.



Une HI-Tech intrusive, contre laquelle une low-tech viendrait contrecarrer ses plans, et de façon si intuitive. « Un bout de scotch sur une caméra », la solution est peu coûteuse, efficace, ingénieuse et une fois de plus elle prête à sourire. Comme pour nous rappeler que l'image et son usage sont peut-être l'affaire de technologies, mais que derrière il y a une volonté humaine, celle qui appuie ou pas sur le déclencheur. Ce qui fait dire à la directrice Audrey Hoareau que l'exposition Trompe l'œil « est liée aux enjeux de la photo d'aujourd'hui ».

 Contrairement aux caméras de surveillance qui sont intrusives, le duo d'artistes a été à la rencontre de passants dans la rue et leur ont demandé l'autorisation de saisir leur image, « une intimité sage, et précieuse ». Tellement fragile qu'elle est reproduite sous la forme de petite silhouettes, et qu'importe si elles nous tournent le dos, chacun donne à voir ce qu'il veut.

Ce compte-rendu de visite a été rédigé sur ordinateur, par un traitement de texte, et vous le lisez sur un écran. Mais nous aurions pu aussi utiliser le coin correspondance, pour l'écrire de notre main, et l'envoyer à nos proches sous pli affranchi. C'est ce que vous propose l'espace à gauche de l'entrée, vous y trouverez des supports découpés sur des anciennes reproductions d'anciens travaux des photographes, ainsi que des enveloppes. 

On retrouve encore l'intimité, celle qui est scellée et pliée, le low-tech du manuscrit, et on nous rappelle qu'avant d'être un lieu d'exposition et de diffusion, le CRP était un bureau de poste, la boite à lettres sur sa façade témoigne de cet usage presque obsolète. « Ce n'est pas parce qu'on écrit presque plus que c'est terminé, le courrier se fait de plus en plus rare, mais le service des postes existe toujours », l'optimisme de Esther et Raphaël est à l'épreuve du temps.

En arrivant dans la petite salle du CRP, on sent un courant d'air qui vient s'inviter. La porte du fond habituellement fermée rend le passage vers l'extérieur possible, une demande des artistes qui montrent ainsi qu'une exposition est le prolongement d'un atelier, où on expérimente et on cherche le changement dans les habitudes. Ici le sol est jonché de cartons, « des anciens emballages, des habitations pour sdf, des panneaux pour slogans dans les manifestations », un habillage temporaire floqué de consignes « fragile », rien n'est fait pour durer. 

Une salle comme un passage, une rue qu'on empreinte sans y laisser sa trace, ça c'est la logique, la technologie fait qu'on peut y rester. Ainsi des photos nous montrent des passants, qui est réel et qui ne l'est pas ? Vous êtes-vous déjà demandé si vous étiez sur un cliché de rue, dans une expo ou même sur Google street ? Et qui peut vous voir à cette heure ?

Cette salle donne sur l'arrière cour du CRP, « et en perçant pour accrocher, la lumière est apparue », il n'en fallait pas plus à Raphael pour voir dans cette ouverture un sténopé, la base du principe de la camera obscura. Un montage de fortune fait une fois de plus de cartons, et cette chambre noire improvisée célèbre à elle-même les 200 ans de la photographie. 

Un ajout de dernière minute à l'exposition, « vous seriez venu il y a quelques heures, tout n'était pas encore installé ainsi », nous dit-on. Une manière d'insister sur le côté plastique et ludique de l'exposition, des silhouettes qui se déplaceront au grès des visiteurs, l'ensemble n'aura pas le même rendu en fonction des jours et des heures qui iront jusqu'au 31 janvier et le décrochage. Ainsi ce compte-rendu n'existe que pour l'instant qu'il témoigne, pour le reste c'est à vous de jouer des images et de leur cheminement.

X.V.


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